• La cuisine

    La cuisine

     

     

    Albert SAMAIN   (1858-1900)

     

    La cuisine

     

    Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,

    Au retour du marché, comme un soir de butin,

    S’entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes

    Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,

    Les grands choux violets, le rouge potiron,

    La tomate vernie et le pâle citron.

    Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate

    Gît fouillée au couteau, d’une plaie écarlate.

    Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés

    Avec des yeux pareils à des raisins crevés.

    D’un tas d’huîtres vidé d’un panier couvert d’algues

    Monte l’odeur du large et la fraîcheur des vagues.

    Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé

    Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé ;

    C’est un étal vibrant de fruits verts, de légumes,

    De nacre, d’argent clair, d’écailles et de plumes.

    Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor,

    Un grand homard de bronze, acheté sur le port,

    Parmi la victuaille au hasard entassée,

    Agite, agonisant, une antenne cassée.